Cachez ce sang que je ne saurai voir !

Entre Tampons maison, ostracisme et préjugés, les femmes en ont pas mal bavé depuis l'Antiquité.

Cachez ce sang que je ne saurai voir

En 2017, un tabou demeure. Celui des ragnagnas, des fleurs, des anglais qui débarquent, des règles en fait. Pourtant, environ trois jours par mois, c’est une partie de plaisir à laquelle il est presque impossible d’échapper. Par le passé, la femme « indisposée », objet de préjugés, a toujours inquiété. Durant la « mauvaise période » du mois, elle doit savoir dissimuler. Tampons maison, serviettes improvisées et ostracisme, depuis l’Antiquité, les femmes en ont pas mal bavé.

Menstruation, impureté et religion

Dès le Vème siècle avant notre ère, le grand Hippocrate lui-même, annonce la couleur, les règles sont nocives. « Malfaisantes » renchérit Pline L’Ancien qui précise qu’un seul regard de femme réglée enrage les chiens, ternit les miroirs et rouille les métaux. Et ce n’est pas le christianisme qui ira contre cette misogynie. Le corps féminin, diabolisé, suscite effroi et suspicion. L’inquiétude autour du sang menstruel est si forte qu’il est formellement interdit aux épouses de forniquer avant, pendant et après les règles.
Dans le judaïsme, même combat. L’impureté de la femme réglée est telle que tout son environnement en est contaminé. Ses proches doivent l’éviter ainsi que les objets et le mobilier qu’elle aurait pu toucher.
De la religion à la croyance populaire il n’y a qu’un pas, de nouveaux mythes discriminants se créent : Pendant ses règles, une femme peut faire tourner le lait et occire les animaux. Pire, l’enfant engendré durant cette période naîtrait roux ( !) ou de constitution fragile. On peut s’en douter, en matière d’hygiène et de confort ce n’est pas non plus la panacée. Les Egyptiennes et les Romaines pratiquaient le tampon « homemade », ce luxe tombe aux oubliettes. Durant leur menstruation, la majorité des Françaises laissent couler. Seules les prostituées, par nécessité, utilisent des éponges absorbantes pour continuer de travailler.

Il ne manquait que les médecins

Au XIXème siècle, les médecins posent leur diagnostic. Ces pertes de sang sont bien la preuve qu’un grave dérèglement fragilise le corps et l’esprit de la femme. L’un des symptômes est l’inconstance de leur humeur mais surtout la fameuse hystérie (venant du mot utérus).

 

Une leçon clinique à la Salpêtrière par Pierre Aristide André Brouillet (1887). Le tableau représente le célèbre docteur Charcot utilisant la suggestion hypnotique pour déclencher une crise d’hystérie chez sa patiente

 

« Etre indisposée » demeure la honte absolue. Impossible, dans ce contexte de commercialiser des serviettes hygiéniques. Pourtant, dans les années 1880, aux EtatsUnis, l’entreprise Johnson & Johnson s’y essaie. Trop pudique, le public n’est pas prêt. Les Américaines gardent leur « sac à chiffons » réutilisable. En voyage, le tout est caché puis brûlé discrètement.
On a beau évoluer, certains mythes restent ancrés surtout s’ils sont relayés par le corps médical. Incroyable découverte, le sang des règles est pollué. Les médecins en sont persuadés, il recèle, paraît-il, des ménotoxines capables de détruire les plantes et intoxiquer les animaux, rien que ça. D’ailleurs, dans certaines campagnes françaises, la tradition veut que la seule présence d’une femme extermine les nuisible. Pour éradiquer chenilles et sauterelles, on demande aux villageoises de traverser les champs mais il leur est interdit de s’approcher des ruches. Un seul regard peut faire mourir l’essaim !

Tampon et émancipation

Pendant la Première Guerre Mondiale, les infirmières confectionnent les premières garnitures jetables en gaze et coton chirurgical. Peu après, la serviette est commercialisée par correspondance avant de trouver sa place en magasin.

 

Pendant longtemps, les femmes ont utilisé des ceinture lavables sur lesquelles elles épinglaient leur serviette hygiénique

 

Fin des années trente, les tampons avec applicateur, lancés par Tampax, trouvent leur public aux Etats-Unis. Non sans mal ! Des groupes religieux partent en croisade. Le tampon stimulerait érotiquement les femmes et perforerait leur hymen.
Heureusement les années 50 et 60 déboulent et avec elles, l’émancipation des femmes qui obtiennent l’accès à l’éducation, au travail et surtout au droit de vote. Les féministes se font entendre réclamant leur indépendance et le droit à disposer de leurs corps… Et de leurs fesses.
L’Histoire de la serviette continue. Elle devient autocollante dans les années 70 et révolutionne la liberté de mouvement. Calée entre Aujourd’hui Madame et La vérité est au fond de la marmite (émissions en vogue à l’époque), la publicité pour protection hygiénique apparaît à la télé mais le tabou reste entier. Le sang mute en un liquide bleu et scintillant et les mots « règles » ou « menstrues » ont disparu. Aujourd’hui encore, motus et bouche cousu sur le petit écran.
Est-ce via la blogosphère et les réseaux sociaux que les règles deviennent un sujet – presque – comme les autres ? Depuis quelques années il a, en tout cas, réussi à s’imposer dans le débat public. La mobilisation et la pétition en ligne lancée, en 2015, par le comité Georgette Sand autour de la taxe tampon ont notamment réussi à interpeller l’opinion. Grâce aux social media, l’on assiste à une (petite) libération du verbe et de l’image, quitte à devoir choquer pour faire parler. Qui a oublié la photo Instagram de Rupi Kaur arborant une large tâche rouge sur son pyjama ? Hourra ! De nombreuses femmes ont décidé de s’exprimer pour que ce tabou millénaire soit brisé. C’est la mission que s’est fixée Jack Parker, également auteure du blog « Passion Menstrues ». Règles, vagins, clitoris « et autres histoires de chatte », sa parole est sans filtre. Et ça fait du bien parce qu’il y a quand même du chemin à faire avant d’entendre une femme demander un tampon, à haute voix, au bureau, surtout avec des hommes autour.

Pour en savoir plus :

Harry Finley : Museum of Menstruation http://www.mum.org
Karen L. Harris, Lori Caskey-Sigety, The Medieval Vagina: An Historical and Hysterical Look at All Things Vaginal During the Middle Ages », 2014
Jean-Yves Le Naour et Catherine Valenti, « Du sang et des femmes. Histoire médicale de la menstruation à la Belle Époque », Clio. Histoire‚ femmes et sociétés, 2006
Anne-Marie Mommessin, Femme à sa toilette, Editions Altipresse, 2007
Elise Thiebaut, Ceci est mon sang, Editions La Découverte, 2017

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