Depuis quand le bourrelet est infâmant ?

On le sait, pendant longtemps, une femme bien en chair est surtout une épouse en bonne santé, une qui dure longtemps et qui pond plein d’enfants. C’est à partir du XIXème siècle que ça se corse pour les bourrelets...

Depuis quand le bourrelet est infâmant ?

On en a beaucoup parlé, en septembre, suite à une blague déplacée sur une Américaine obèse à la télé, Jamel Debbouze s’est retrouvé sur le banc des accusés. Il ne s’agissait même pas de méchanceté, non, juste de facilité parce qu’on sait que les bourrelets des autres, en général, ça fait rigoler. Mais comment cette discrimination a pu s’installer ? On le sait, pendant longtemps, une femme bien en chair est surtout une épouse en bonne santé, une qui dure longtemps et qui pond plein d’enfants. C’est à partir du XIXème siècle que ça se corse pour les bourrelets et forcément on se demande pourquoi le fat shaming se met si bien dans notre société.

La « grosse », monstre de foire

Ames sensibles s’abstenir. Déjà, en 1884, une illustration à faire pleurer notre femen intérieure apparaît dans le magazine Paris à Cheval. Simple et humiliante, l’image exhibe une pauvre cavalière peinant à se hisser sur sa monture. Le titre est sans pitié : « Une des milles raisons pour lesquelles les femmes pesant plus de 50kg doivent renoncer à l’équitation ». CINQUANTE KILOS. Un réflexe nouveau s’impose : la pesée. Youpi, on invente la balance « domestique », la guerre du gras peut démarrer.

Comme c’est l’époque des bains de mer et que caser un corset sous un maillot s’avère compliqué, cuisses et bidons féminins s’offrent aux quolibets. Les hommes et la presse ne font pas de quartier. Les malheureuses n’ont plus qu’à complexer devant leur psyché qui, ça tombe à pic, s’apprête à largement se diffuser.

La dictature du corps et les régimes s’installent. Cures amincissantes et pilules ancêtres du XL-S se vendent comme des petits pains sans gluten aux bourgeoises fortunées.

Le surpoids c’est vulgaire et tellement populaire… On exhibe les grosses lors de « foires aux monstres » (ou freak show aux Etats-Unis) et, à la fin du siècle, Mademoiselle Teresina, l’un de ces « monstres » obèses, accède même à la célébrité en devenant égérie comique de carte postale. Qu’est-ce qu’on se poêle…

Le gras, ennemi public numéro un

Au XXème siècle, la minceur triomphe enfin. Avec la mondialisation et l’industrialisation, on peut enfin s’empiffrer. Les femmes ne craignent plus la faim mais de prendre des hanches. Surtout que la tendance, c’est le style garçonne. On veut une silhouette allongée et surtout, surtout pas de gras comme Vogue le serine si bien dans les années vingt : « La silhouette svelte et sportive, les membres fins et musclés sans graisse parasite et la figure énergique et ouverte, voilà aujourd’hui l’idéal de la beauté féminine ».

Ces dernières années, le corps médical et le Ministère de la Santé ont suivi. Gesticuler sur un tapis, ingurgiter du vert et fuir le sel, c’est faire son devoir de citoyen. Un militantisme anti-gros surgit. Le/la « gros(se) » est celui/celle qui se néglige, un(e) fainéant(e) sans volonté qui, en plus, coûte cher à la société.

En 1994, en France  Anne Zamberlan pousse un Coup de gueule contre la grossophobie. L’auteure ouvre une brèche dans laquelle mouvements féministes et réseaux sociaux s’engouffrent.  Du côté des magazines, la « grosse » reste blacklistée. Allez, quelques numéros « spécial ronde » sont de temps à autres publiés pour se dédouaner. A la télé, le 29 février 2012, l’émission « Zita, dans la peau d’une femme obèse » a été diffusée tandis qu’un programme consacré à la « chirurgie de l’obésité » est en cours de préparation pour M6. Hélas, leur traitement rappelle un trop les « freak shows » disparus il n’y a pas si longtemps.  Bien loin d’assumer le rôle fédérateur et bienveillant qui pourrait être le leur, ces émissions perpétuent une tradition de la stigmatisation qu’il serait peut-être temps d’oublier au profit de la diversité ?

 

Pour en savoir plus :

Georges Vigarello, Les métamorphoses du gras. Histoire de l’obésité, Points, coll. « Points histoire », 2013, 362 p.

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