Quand l’anorexie était en odeur de sainteté

Dès le Moyen-Age et jusqu'au XIXème siècles, ces femmes ont été canonisées pour avoir volontairement arrêté de manger.

Quand anorexie était synonyme de sainteté

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 Au Moyen-Age (déjà…), certaines femmes deviennent des célébrités pour avoir volontairement arrêté de manger. Comme elles le font au nom de Dieu et pour se purifier, on parle d’anorexie mystique (ou sainte). Au XIIIème siècle, la femme qui s’y soumet est valorisée et admirée. Et si elle doit d’abord prouver que sa perte d’appétit n’est pas l’œuvre du Diable, une fois que c’est fait, honneur suprême, elle peut même être canonisée !

Catherine, sainte patronne des anorexiques

Dès sa naissance en 1347, ça ne s’annonce pas jojo pour Catherine. Prématurée, elle survit grâce au lait de sa mère tandis que sa jumelle, sacrifiée, est envoyée en nourrice avant de décéder. À partir de 7 ans, la fillette renonce définitivement à la viande et pratique régulièrement le jeûne pour se purifier. Rien d’alarmant toutefois, à une époque où l’on brûle encore les hérétiques et les sorcières. C’est à l’adolescence que ça se gâte. La demoiselle a douze ans, or l’eau bénite et l’encens ne sont pas les supers alliés pour trouver un fiancé… Frustrée, sa mère appelle à la rescousse Bonaventura, la grande sœur préférée. Sous son aile, Catherine apprend à se parer, à danser, à s’amuser, bref à devenir une vraie fille. Mais le plan diabolique de maman Benincasa vole en éclat lorsque Bonaventura, qui est mariée, meurt en couche. Catherine, âgée de 15 ans, en est persuadée, dieu la punit pour sa coquetterie. Traumatisée, elle se repentit, fait vœu de chasteté et arrête de s’alimenter, se nourrissant seulement de quelques bouchées de pain et de végétaux crus. En quelques mois, elle perd la moitié de son poids mais va encore plus loin pour expier ses pêchés. Coupe de cheveux à ras, privation de sommeil, flagellation jusqu’au sang, brûlures, elle s’interdit même de dormir et s’accorde trente minutes de sommeil tous les deux jours.
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Sainte Catherine de Sienne assiégée par des démons. Vers 1500, anonyme, musée national de Varsovie
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Lorsqu’elle atteint 21 ans, rebelotte, elle perd son père, seul membre de la famille à la soutenir dans sa folie foi. Catherine en perd définitivement l’appétit, et se contente désormais d’eau et d’herbes amères qu’elle suce et recrache ou qu’elle avale et vomit. Très imaginative lorsqu’il s’agit de souffrir, Catherine prend aussi pour douce habitude de boire le pus des malades, assurant de cette manière la place de ses proches au Paradis (sorte de donnant-donnant avec Dieu). Sa mère, complètement dépassée, l’autorise à entrer en religion. Enfin ! Parvenue dans le saint des saints, elle est inarrêtable. Son prestige est tel qu’elle attire l’attention des huiles du Vatican dont le pape Grégoire XI qui l’implique dans la réforme de l’Eglise et le retour de la papauté à Rome. Mais le décès de ce dernier et le Grand Schisme d’Occident (l’élection de deux papes, l’un à Rome, l’autre à Avignon) ont raison de sa santé. Profondément bouleversée, Catherine renonce à toute alimentation et meurt de faim, en 1380, à 33 ans, avant d’être canonisée un siècle plus tard.
Heureusement, avec le temps, l’Eglise refuse de plus en plus de cautionner ces pratiques. Dieu n’étant plus une explication plausible, et les anorexiques étant trop nombreuses pour en tenir Satan responsable, la médecine s’en mêle. Progressivement les symptômes vont glisser du statut religieux à celui de maladie, jusqu’à ce qu’au XIXème siècle le diagnostic même d’anorexie soit défini.

Les fasting girls au XIXeme siècle

De 1870 à 1900 (environ) un phénomène étrange apparaît, celui des « fasting girls ». Souvent des préadolescentes issues de milieux modestes, prétendant jeûner depuis des années. Nombre de ces jeunes femmes accèdent au statut de célébrité,  pourtant leur imposture finit généralement par être révélée. C’est le cas de Sarah Jacob (1857-1869), une Galloise dont le destin tragique a de quoi marquer les esprits. A 12 ans, Sarah fait parler d’elle en prétendant n’avoir rien avalé depuis ses dix ans. L’enfant est considérée par de nombreux croyants comme sainte ou miraculée et, bonus, sa famille reçoit des dons, beaucoup de dons. Mais certains sceptiques doutent encore. Pour y remédier, ses parents acceptent qu’elle soit hospitalisée et surveillée. Le hic, c’est qu’en réalité Sarah grignote en douce la nuit. Gardée à vue 24h sur 24h par des infirmières, elle ne peut plus tricher. Pourtant, au bout de deux semaines d’agonie, elle ne demande toujours pas à s’alimenter. Comme personne ne pense à la forcer et que les parents sont obstinés, la fillette finit tristement par décéder. Mais que personne ne se désole, la justice fit son oeuvre puisque monsieur et madame Jacob furent quand même condamnés à plusieurs mois de prison…
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A la fin du XIXème siècle, une autre fasting girl âgée de 18 ans, Molly Fancher (appelée l’Enigme de Brooklyn) se fit connaître  pour ses pouvoir de divination et sa supposée capacité à survivre sans nourriture. Elle mourut en 1916, après avoir passé plus de 50 ans dans son lit.
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Pour en savoir plus : 
Jacques Maitre, « Anorexies religieuses. Anorexie mentale », Revue française de psychanalyse 2001/5 (Vol. 65), p. 1551-1560.
Jacques MAÎTRE, « Sainte Catherine de sienne : patronne des anorexiques ? », Clio. Histoire‚ femmes et sociétés [En ligne], 2 | 1995, mis en ligne le 01 janvier 2005, consulté le 30 septembre 2016. URL : http://clio.revues.org/490 ; DOI : 10.4000/clio.490
Jean-Pierre ALBERT, « Caroline BYNUM, Jeûnes et festins sacrés. Les femmes et la nourriture dans la spiritualité médiévale », Clio. Histoire‚ femmes et sociétés [En ligne], 2 | 1995, mis en ligne le 01 janvier 2005, consulté le 02 octobre 2016. URL : http://clio.revues.org/502
Arnoult Audrey, Le traitement médiatique de l’anorexie mentale, entre presse d’information générale et presse magazine de santé, Mémoire, Institut Politique de Lyon, 2006,
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