Rencontre avec Marie-José Chombart de Lauwe, ancienne résistante et déportée

Marie-José Chombart de Lauwe est entrée en Résistance à 17 ans avant d’être déportée à Ravensbrück en 1942.

Rencontre avec Marie-José Chombart de Lauwe, ancienne résistante et déportée

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Marie-José Chombart de Lauwe est entrée en Résistance à 17 ans avant d’être déportée à Ravensbrück en 1942. Tout au long de sa vie, cette femme admirable n’a cessé de militer pour les droits de l’Homme et de l’enfant. Aujourd’hui, âgée de 94 ans, elle continue de se déplacer dans les collèges et préside la Fondation pour la mémoire de la déportation.
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Dans votre livre, vous évoquez votre entrée en Résistance avec votre mère dès 1940
J’étais à la veille de passer la première partie du baccalauréat à Bréhat, en Bretagne, lorsqu’on a annoncé aux élèves que l’examen était annulé. A la place, on nous a réuni dans l’établissement et la directrice nous a fait écouter le discours de Pétain qui demandait l’armistice. C’était le premier choc, la honte de la défaite. Quelques jours plus tard, avec mes parents, nous avons entendu dire qu’un certain général en Angleterre voulait reprendre le combat. Nous avons alors installé une radio au premier étage pour essayer de savoir ce qui se tramait. Quand une femme de Bréhat est partie rejoindre son mari en Afrique du Nord, ma mère lui a confié un canard en peluche dans laquelle elle avait caché une lettre destinée à De Gaulle. On ne se sait par quel circuit, la lettre a fini par atteindre l’Angleterre. Une nuit, un agent de Londres et venu frapper à notre porte pour nous annoncer « vous allez organiser un réseau de renseignement ».
Marie-José Wilborts sur l’île de Bréhat en 1938
Quel a été votre rôle au sein de ce réseau ?
La côte était alors une zone interdite d’accès par les Allemands mais comme mes parents habitaient sur une île, j’avais obtenu un laissez-passer pour me déplacer. Je circulais à vélo sur les côtes pour glaner des renseignements sur les premières fortifications. Je faisais des relevés de l’état de l’armée allemande et leurs positions. Tout s’est accéléré quand j’ai rejoint la fac de médecine à Rennes, j’ai commencé à faire la liaison entre les zones interdites, et Rennes pour notre réseau de renseignement.
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Vous n’aviez pas peur ? 
Si, l’ambiance était très dure. Sur les murs on commençait à voir les premières affiches de résistants fusillés. Un jour, je circulais sur la route de Tréguet avec une camarade de classe lorsque la police allemande nous a arrêté. Ils parlaient en allemand, je ne comprenais pas ce qu’ils voulaient et j’avais des  renseignements cachés dans ma ceinture. Au bout d’un certain moment, ils ont sorti une contravention. Nous n’avions tout simplement pas le droit de circuler côte à côte à vélo ! Je leur ai payé ma contravention et j’ai filé bien vite.
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En 1942, vous finissez par être arrêtée, comment cela arrive ?
J’avais 18 ans, je louais une chambre d’étudiante à Rennes et je partageais mon temps entre les études et la Résistance. Le 22 mai 1942, on a sonné à la porte. J’ai regardé par la fenêtre et j’ai vu que la route était barrée. Ma première  idée a été de sortir par derrière, la maison donnait sur une voie de chemin de fer. Mais c’était m’avouer coupable donc j’ai ouvert. Ils m’ont emmenée à la kommandantur puis à la prison où j’ai été bouclée, seule. Le lendemain, j’ai appris que tout mon groupe avait été pris, dont mes parents. Des interrogatoires très brutaux ont commencé. On me mettait en cellule isolée et j’étais privée de nourriture. Je pensais que j’allais être exécutée pour espionnage caractérisé. On m’a transférée de prison en prison, jusqu’à celle de Fresne à Paris. Finalement, au bout d’un an, il m’a été annoncé que je serai déportée dans la catégorie NN « Nuits et brouillards » qui désignait les prisonniers politiques. Plusieurs femmes, dont ma mère et moi, ont été amenées gare de l’Est et ça a été le départ pour le camp de Ravensbrück.
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Comment s’est passée votre arrivée au camp ?
En arrivant on nous a fait passer aux douches. Pendant que j’attendais mon tour, j’ai vu des femmes rentrer du travail. Leur visage creusé, leur uniforme en loque… Elles avaient un aspect lamentable et j’ai rapidement réalisé que j’allais devenir pareil. Ils nous ont pris tout ce que nous avions, nos bijoux ont été arrachés, celles qui avaient des poux ont eu la tête rasée et on nous a donné un uniforme. Puis des SS nous ont amenées dans une baraque pour commencer la vie quotidienne dans le camp.
Matricule de Marie-José dans le camp. Le triangle rouge désignait les détenus politiques.
Qu’est ce que la vie quotidienne dans le camp de Ravensbrück ? 
Tout marchait  à coup de sirène. Le matin, lever à 3h20 pour le travail. On nous distribuait une sorte de café puis on sortait pour l’appel, immobile, deux heures, debout, sous la pluie et dans le froid avec parfois une température descendant jusqu’à -20° C. Comme travail, j’ai d’abord fait du terrassement, je construisais les routes et creusais dans les carrières. C’était très éprouvant et, le midi, on ne recevait qu’une soupe à base de navets ou de rutabagas. La vie quotidienne, c’était la pauvreté et la misère. On voyait notre corps maigrir, se dégrader, s’épuiser. Puis, j’ai été embauchée sur une chaîne de montage Siemens. Du matin au soir, nous étions surveillées par des femmes SS très dures qui n’hésitait pas à nous battre si nous n’étions pas assez rapides.
Boucles d’oreilles taillées dans des interrupteurs Siemens et chapelet en fil électrique offerts à Marie-José par d’autres déportées

En 1944, vous vous retrouvez en charge de la nursery, une épreuve particulièrement traumatisante…                                                                                                                                                                    En septembre 1944, j’ai été convoquée par un médecin du camp qui m’a fait entrer dans un bâtiment empli de bébés. Ce fut un choc terrible. Jusqu’alors quand une femme était enceinte, soit on l’avortait de force soit on tuait l’enfant à la naissance. Mais à partir de fin 44, les SS se sont contentés de déposer les bébés dans ce baraquement où les mères venaient trois à quatre fois par jour pour donner le sein. Elles étaient tellement maigres que très peu d’entre elles avaient du lait, les nourrissons mourraient presque tous. Nous avons alors essayé de nous organiser pour en sauver le plus possible et j’ai réussi à obtenir un pot de lait en poudre par jour. Comme nous avions seulement deux biberons pour une vingtaine de bébés, il a fallu en fabriquer d’autres. Des camarades qui travaillaient en cuisine ont réussi à subtiliser de petites bouteilles et nous avons récupéré un gant du médecin chef. Dans les dix doigts nous avons créé des tétines. On était très débrouillardes, on se battait pour la vie.

Brassard d’infirmière que Marie-José portait à l’intérieur du camp

Vos valeurs, votre engagement, est-ce qui vous a permis de tenir dans cet enfer ?

L’avantage d’être dans le bloc NN, c’est que nous étions toutes des résistantes, nous étions portées par nos valeurs et la solidarité. Dans les autres baraques, l’ambiance se dégradait plus vite mais dans notre bloc, on essayait de maintenir une certaine fraternité et l’esprit de Résistance. Nous avons essayé de sauver une femme condamnée, en changeant son nom dans les listes, nous tentions de venir en aide aux « lapins », ces jeunes déportées utilisées comme cobayes pour des expériences médicales. Nous faisions tout pour nous tenir informées et nous avions même créé une petite chorale clandestine. On enregistrait  ce qu’on voyait avec l’idée de « l’après » parce qu’il faudrait que nous puissions témoigner un jour.

 
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Ce que vous faites encore régulièrement en intervenant auprès de collégiens et lycéens…
Le travail de mémoire est très important. Dès le retour des camps, j’ai écrit ce qui m’était arrivé pour ne pas oublier et j’ai témoigné pour les procès de Rastatt en Allemagne, où je me suis retrouvée face au commandant du camp de Ravensbrück. Au début, lorsque nous sommes rentrés, les gens n’arrivaient pas à concevoir l’horreur que nous avions vécue et pensaient que nous exagérions ce qui s’était passé dans les camps. Quand ils se sont rendus compte, au fur et à mesure, que les témoignages de rescapés concordaient, ils ont fini par ouvrir les yeux et nous croire. C’est pour cela que, pendant des années, je suis allée parler aux jeunes. J’ai un avantage, c’est que j’avais leur âge quand tout cela est arrivé. Je leur explique ce que fut le nazisme et l’Occupation, je les mets en garde contre les exclusions. Je leur rappelle de rester vigilent pour que ces horreurs de l’Histoire ne se répètent jamais.
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Marie-José Chombart de Lauwe est présidente de la Fondation pour la Mémoire de la Déportation, membre de la présidence de la Fédération Nationale des Déportés et Internés Résistants et Patriotes (FNDIRP), coprésidente de l’Amicale de Ravensbrück. Elle a longtemps été directrice de recherches au CNRS, spécialiste de l’enfance et de l’adolescence auxquelles elle a consacré plusieurs ouvrages. Membre de la Ligue des Droits de l’Homme, elle a également écrit de nombreux documents sur le racisme et l’extrême droite.
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Pour en savoir plus :
Marie-José Chombart de Lauwe, Résister toujours, Flammarion, 2015
 
 

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